L’art, l’artiste et Jean-François Berger
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L’art, l’artiste et Jean-François Berger

Jean-François Berger, quel est selon vous le rôle de l’art ?

A cette vaste question, je n’ai pas de réponse unique.

L’art est diversité qui se manifeste sous des formes aussi variées que les notes de musique, les mots, les mouvements du corps, le traitement de matériaux, les images, les couleurs.

Le rôle de l’art est multiple, mystérieux, imprévisible. C’est une ressource dont l’importance varie en fonction des situations et des individus qui la reçoivent. Tolstoï dit avec justesse que « l’art est un organe vital de l’humanité ». A l’origine, l’art touche au sacré. En honorant les dieux par leur représentation, en témoignant de la gloire de Dieu et de ses œuvres, on voit que l’art d’essence religieuse constitue une matrice primordiale essentielle.

Interrogé sur la culture, Malraux a répondu un jour : « La culture, c’est l’ensemble des réponses mystérieuses que se fait un homme en regardant dans un miroir ce que sera son visage de mort ». On voit poindre ici le lien indicible entre culture et art, tous deux marqués par une quête de sens qui traverse l’histoire.

Au fil du temps et en s’affranchissant de son cadre initial religieux, l’art a renouvelé ses formes, quitte à provoquer des chocs. Des chocs émotionnels, mystiques, esthétiques, philosophiques ou même politiques. Car en s’adressant aux sens, l’art nous questionne toujours, l’art nous remue, l’art nous intrigue, l’art nous apaise. L’une des grandes forces de l’art, c’est d’être une nourriture pour l’âme. Par ailleurs, l’art l a ce don de rassembler les hommes, de les ouvrir à l’inconnu, à la beauté, de les inciter à croiser leurs regards et à échanger entre eux. De facto par son rôle de medium, l’art se fait magicien !

Dans les cas extrêmes, l’art est une riposte à la mort. J’ai en tête cette image de la salle de la Philharmonie de Leningrad, le 8 août 1942, dans laquelle se sont retrouvés des survivants de la ville assiégée pour venir écouter la 7e Symphonie de Chostakovitch jouée par un orchestre de fortune. Une manifestation de courage absolu. Ce concert unique a été retransmis à la radio et diffusé à travers la ville jusqu’aux premières lignes allemandes ! Histoire de signaler que face à la force destructrice, l’art est une arme qui donne un signal de force majeure, voire d’indestructibilité.

Quelle est votre propre définition d’un artiste ?

Un explorateur et un joueur. A la recherche de nouvelles terres. Pour y parvenir il doit faire preuve d’imagination, et tenter de dépasser ce qu’il connaît ou croit connaître. Donc se lancer dans l’inconnu ! Ce faisant, il doit travailler sans filet, sans crainte de se planter, car contrairement à l’acrobate, le peintre ou le poète ne risque pas de se faire mal… Pour tracer un chemin inhabituel, pour composer un langage inédit -ou du moins des bribes originales- il est indispensable de prendre des risques sur le plan formel, ce qui n’est certes pas mortel. C’est même très indiqué en ces temps d’uniformisation de la pensée.

Il y a les artistes déclarés, reconnus ou pas, qui revendiquent un statut d’artistes. Personnellement je suis sensible aussi aux « artistes malgré eux », par exemple des personnes qui donnent une touche poétique à la réalité par leur style, leur langage, leur humour, leur regard, sans volonté affichée de « performer ».

Selon Orson Welles, « pour un peintre, réfléchir est un handicap ». Est-ce à dire qu’il doit se laisser guider uniquement par son intuition, son goût du jeu ? Pour l’artiste, hormis sa technique et son savoir-faire, rien n’est joué à l’avance. Comme pour le joueur qui peut être richissime à minuit et avoir tout perdu dans l’heure suivante.

D’un point de vue plus large que je qualifierais de cosmique, je suis souvent enchanté par l’harmonie de la nature, qui est, à l’initiative infinie de son créateur, une œuvre d’art qui s’offre à nos sens.

Qu’est-ce qui vous motive, vous inspire dans votre travail artistique ?

Triturer la pâte picturale et explorer l’univers de la couleur à l’infini me procure une sensation grisante. Souvent fugace, le désir de peindre est une source de joie. Lorsque face à la toile, cette terre inconnue, j’avance à tâtons sans savoir précisément où cela va me mener, je ressens une intensité de vie où les temps fusionnent. Jusqu’au moment où quelque chose s’installe en filigrane…une silhouette, une rue, une vitrine, une porte d’entrée. On revient à la dimension magique de l’art.

Quant à l’inspiration, c’est souvent au hasard, Balthasar ! Bien que mes thématiques favorites touchent de près aux pulsations de la ville, que ce soit en mode diurne ou le plus souvent nocturne. Le sujet d’une toile peut provenir d’un souvenir diffus, d’une obsession visuelle -une rue de nuit, un spectacle, une silhouette furtive- ou d’un fragment de photo, le champ est vaste, même si les paysages naturels m’ont jusqu’à présent très peu inspiré.

Parmi les citations suivantes à propos de l’art, quelle est celle qui se rapproche le plus de votre propre conception de l’art ou de l’artiste ? Pourquoi ?

« Le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l’esprit… L’art doit donc proposer une autre fin que l’imitation formelle de la nature ; dans tous les cas, l’imitation ne peut produire que des chefs-d’œuvre de technique, jamais des œuvres d’art » – F. Hegel

« Chez les artistes, j’accorde autant d’attention à l’homme qui fait l’œuvre qu’à l’œuvre elle-même » – V. Van Gogh

« Pour l’artiste, voir c’est concevoir, et concevoir, c’est composer » – P. Cézanne

« L’œuvre d’art est un arrêt du temps » – P. Bonnard

« Tout est plus ou moins artificiel. Je ne sais pas où s’arrête l’artificiel et où commence le réel » – A. Warhol

« Pour l’artiste, voir c’est concevoir, et concevoir, c’est composer ». Cette citation de Cézanne me parle, du moins est-ce là une affirmation qui me semble coller assez bien au chemin de la création artistique. Le passage du « voir » au « concevoir » implique un choix, celui de revisiter à l’aune de ma sensibilité individuelle certains traits qui se dégagent de l’ensemble de mon champ de vision et de perception. Dès lors, le stade du « composer » ouvre la porte à une valorisation de certains aspects au détriment d’autres éléments qui relèvent tous de la subjectivité de l’observateur en chemin vers l’horizon qui l’attire.

Voir l’article dans le Monde Economique

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